Reddition

Auteur : FFrules  Envoyer un mail
Date de publication : 02-04-07
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J’ai du mal à croire que l’on va vraiment le faire. Après toutes ces années, je nous croyais à l’abri et pourtant, cela me semble la meilleure chose à faire à l’heure actuelle. Pour nous deux. Enfin je crois.
Nous étions au lycée quand nous nous sommes rencontrés. J’étais le bad boy, elle était la princesse, mais contrairement aux contes de fées, c’est elle qui m’a sauvé. Ensemble, nous avons évolué, ensemble, nous avons grandi, et depuis peu, nous nous sommes ensemble éloignés l’un de l’autre.
Il n’y a personne dans ce bar, à l’exception des deux vieux qui regardent un match de football à la télévision dans la fumée de leurs cigarillos. Je ne sais pas qui joue, d’habitude j’aime le foot, mais là, j’ai la tête ailleurs. En fait, je me demande si je n’aurai pas dû emménager avec elle.
Depuis six ans que nous sommes ensemble, la question est revenue plusieurs fois sur le tapis, mais à chaque fois, de nouvelles raisons sont venues l’empêcher. Trop compliqué, pas le bon moment, trop cher. Pour moi, c’était surtout trop officiel. Autant crier sur tous les toits qu’on va se marier un jour et je n’aime pas sentir la menace de la corde autour de mon cou. Nous avons donc deux chez-nous, ou plutôt deux chez-nos-parents.
Cela me rappelle nos débuts du lycée, quand tout était simple, léger, facile. Maintenant, c’est l’inverse et je n’aime pas ça. Mais je l’aime, elle. Et pourtant, nous allons rompre d’un commun accord.
Elle arrive enfin, bien habillée comme à son habitude. Elle a la face rieuse mais ses yeux mentent. Ils sont fuyants, se dérobent à mon regard, cherchent à établir le contact avec une plante verte plutôt qu’avec moi. On s’embrasse avec gêne parce que nous savons tous les deux pourquoi nous sommes ici : c’est ici que se discuteront les termes de notre rupture, comme deux généraux se rencontrant à la fin d’une guerre pour négocier une reddition.
Comparer notre vie ensemble à une guerre est une injustice à l’Histoire, la nôtre. Je n’en ai que des bons souvenirs, et s’il n’y avait pas cette saleté de routine pour plomber le coup, je pense que nous aurions terminé nos vies ensemble. Mais voilà, les sentiments humains ne sont jamais prévisibles. Nous, le couple parfait selon nos amis, le couple modèle, celui qui donne confiance en l’amour, le couple 1 + 1 = 1 , allons nous séparer.
- Comment en sommes-nous arrivés là ? me dit-elle en plongeant ses yeux bleus dans les miens pour la première fois depuis qu’elle est arrivée.
Quand elle fait cela, je pourrais lui demander de m’épouser dans l’instant. Et Dieu que la tentation est grande mais je me retiens.
- J’en sais rien Juliane. Je suppose qu’il était temps, c’est tout.
D’une manière générale, j’ai remarqué que la plupart des couples long terme de mon entourage ne passe jamais la barrière des 22-23 ans. Cela correspond à mon avis à la prise de conscience des deux parties qu’il y a d’autres poissons dans la mare, que la vie est longue mais la jeunesse courte et qu’elle mérite peut-être d’être vécue pleinement au lieu de s’attacher pour toujours à quelqu’un que l’on a connu au lycée, au temps des premiers amours.
J’ai lu dans l’un des magazines de Juliane que la moyenne des gens qui se mariaient était de 28 ans. Nous avons encore cinq ans pour entrer dans la norme, quitte à se retrouver sur la fin du compte à rebours. Mais ce serait dommage de passer à côté de la femme ou l’homme de sa vie parce que cela nous semblait confortable de vivre sans passion avec une personne dont on connaît déjà tout. C’est comme cela que je le vois. Et puis, je commence à remarquer chez elle des choses qui m’énervent, donc je préfère prendre les devants. Ce doit sûrement être les mêmes raisons qui l’animent.
- Qu’est-ce qu’on fait alors ? me demande-t-elle.
- Je ne sais pas, Juliane. On s’embrasse et on se dit au revoir ? Comme le font les autres.
Ce que je voulais dire n’est pas sorti comme je le souhaitais. C’est trop désinvolte, pas assez respectueux de notre histoire et elle l’a tout de suite senti.
- Bravo, bonne idée. Je sais que nous sommes sur le point de nous séparer mais cela n’est pas une raison pour bâcler notre fin.
Je recule devant la virulence de ses propos. D’habitude, c’est moi qui gueule et elle m’apaise. J’ai toujours eu ce tempérament un peu sanguin, mais je ne l’ai jamais touché, hein. Je suis peut-être con, mais pas un salaud.
- Eh bien propose quelque chose alors ! Ca changera pour une fois.
Une attaque gratuite. Elle ne relève pas.
- On devrait se fixer des règles. Au moins pour quelques temps.
- Quel genre de règles ? je demande.
- On pourrait dire qu’on ne sortira avec personne d’autre pendant les deux prochains mois.
J’y réfléchis quelques instants.
- Ca me va, dis-je finalement. Personne pendant deux mois. Cela nous ferait trop bizarre, sauf si tu veux que ton futur mec se retrouve avec mon poing dans la gueule si je vous croise tous les deux dans la rue.
Elle ne sait pas trop comment prendre ma dernière réflexion, mais elle me connaît assez bien pour savoir que j’en serais capable.
- Qu’est-ce qui te fait croire que je vais retrouver quelqu’un aussi vite ? dit-elle doucement, les yeux penchés vers la table qu’elle frôle du bout des doigts.
- Je le sais, c’est tout. Tu es belle, intelligente, drôle, je ne vois pas comment il en serait autrement. Il y a même sûrement certains de nos potes qui sont déjà en phase d’approche pour être le prochain moi.
- Tu dis n’importe quoi... souffle-t-elle.
Je baisse les yeux et au fond de moi, je me prépare déjà à la souffrance de la voir heureuse avec quelqu’un d’autre. Ce que je viens de dire pourrait passer pour de l’égoïsme, mais ce n’en est pas. Ou peut-être, si. Et même si cela en est, je ne vois pas où est le mal.
- Donc règle numéro une : ne pas sortir avec quelqu’un d’autre pendant les deux mois qui viennent. Règle numéro deux ?
- Hé ! C’est ton idée cette histoire de règles. Et je suis sûr que tu en as préparé plein.
Un petit rictus moqueur se dessine au coin de ses lèvres.
- D’accord. Alors, on se dit que l’on doit s’appeler ou se voir au moins une fois tous les deux jours.
- Heu, je ne sais pas trop, dis-je.
Et je le pense. Ce n’est pas parce que je n’ai pas envie de la voir, mais si on doit se séparer, faisons-le vraiment. Cela ne sert à rien de maintenir un semblant de relation sous respiration assistée et c’est ce que je lui dis.
- Ce n’est pas une question de couper les ponts ou pas. Tu es - étais mon petit ami en plus d’être mon meilleur ami. Si nous ne sommes plus ensemble, nous pouvons au moins rester amis. En tous cas, moi, je le souhaite.
- Quitte à ce que cela nous fasse souffrir ?
Elle me fixe à nouveau et je devine à son expression que le point de rupture n’est plus très loin. Encore un peu plus et elle craquera. Elle se mettra à pleurer et s’en ira, ou alors viendra se blottir contre moi et on repartirait pour un tour. Ce serait la solution la plus simple, nous l’avons déjà expérimentée une fois mais ce n’est pas ce dont j’ai envie. J’ai envie que l’on se remette ensemble pour de bonnes raisons et pour l’instant, nous en sommes loin.
- Ne rends pas les choses plus difficiles, Will. S’il te plaît.
Elle supplie presque quand elle dit cela et cela a le don de m’énerver.
- Je ne suis pas certain que tout ceci soit une bonne idée, dis-je en me levant. Nous aurions dû faire comme les autres et nous séparer en se balançant le service en porcelaine des parents sur le coin de la gueule. Quelque part, je crois que cela nous aurait aidé.
- Mais nous ne sommes pas comme les autres ! crie-t-elle alors dans le bar, faisant retourner les deux petits vieux qui étaient jusqu’alors concentrés sur l’écran de télévision.
Elle fond en larmes sur la table et je me rassois en vitesse.
- Chut, chut, calme-toi, Juliane.
L’étrangeté de la situation me saisit brusquement alors que je tente de la consoler. Je me rends compte que je ne sais plus comment agir avec elle ou en général. Nous ne sommes plus ensemble, mais je l’aime encore. Et je ne peux pas me conduire en ami parce que cela reviendrait à dire que je m’accommode de cette situation ce qui n’est pas vrai. La vérité est que je l’aime. La vérité est que je veux que l’on se sépare parce que je l’aime. N’y cherchez pas un quelconque raisonnement, ce serait inutile. L’amour n’est pas une chose raisonnée.
Je l’aime mais je ne veux pas être esclave de cet amour. Elle est toute ma vie et c’est triste à dire, mais cela ne me plaît pas. Je veux avoir autre chose qu’elle dans ma vie, des expériences auxquelles me raccrocher si notre couple ne fonctionne pas. Je n’existe qu’à travers elle et je veux vivre pour moi et pour moi seul, là où elle ne pourra pas me suivre, là où je trouverai enfin qui je suis. C’est de l’égoïsme bien sûr, mais après sept années dévouées à elle, j’ai besoin de me retrouver.
C’est difficile de rester dans ce bar, de regarder dans ses yeux, quand je lui dis que je pars. Je n’étais pas sûr jusque là, mais je crois que j’ai pris ma décision en un instant.
- Où ça ? Combien de temps ? me demande-t-elle avec des yeux horrifiés.
- Je ne sais pas encore, mais j’ai besoin de faire le point sur ma vie.
- Tu veux vraiment me faire du mal, hein Will ? Tu veux me faire payer pour notre rupture ?
Jamais je ne comprendrais par quelle logique tordue elle est arrivée à cette conclusion. Encore un autre détail qui m’énerve chez elle : cette façon de tout ramener à elle.
- Non, pas du tout. Je veux juste faire et voir autre chose, c’est tout.
Je comprends au regard qu’elle me lance que cela ne va pas être si facile que cela de lui expliquer ce que je ressens. J’aimerais la prendre dans mes bras et la serrer très fort, très longtemps jusqu’à ce qu’elle comprenne. Et c’est ce que je fais. Je m’approche d’elle alors qu’elle se met à pleurer et la serre contre moi. Elle tressaute quelques secondes, veut se libérer de l’étreinte puis abandonne. Je la berce doucement d’avant en arrière, sa tête contre mon épaule.
- Tout ira bien, tu verras.
Je continue à la serrer dans mes bras, très fort, très longtemps, jusqu’à ce qu’elle comprenne.