Underground

Auteur : FFrules  Envoyer un mail
Date de publication : 29-01-06
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Chapitre 1
Dean Alcy


Je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Tout est devenu noir au-dehors, tout s’est tu et je suis arrivé ici. Je tousse, sûrement la poussière de la pièce où nous nous trouvons. Je dis « nous » car nous sommes quatre ici. D’après ce que je peux distinguer malgré la noirceur et la fumée, il y a une femme et deux autres types avec moi dans cette pièce exiguë.
Excusez-moi, mais à cause de Ca, j’en oublie la moindre des politesses. Je m’appelle Dean Alcy, j’ai 34 ans, je suis marié avec Cassandra et j’ai une petite fille de 6 ans, Tessa. J’habite Baltimore, enfin, ce qu’il en reste.
Qui aurait pu penser que Cela nous arriverait ? Nous étions les plus forts, mais apparemment pas assez pour contrer Ca. Tous ces gens qui sont morts devant mes yeux... et je ne sais pas ce qu’il est arrivé à ma femme et à ma fille. Une chose est sûre, elles n’étaient pas près de moi quand je suis arrivée ici. Tous les gens couraient dans la rue, nous avons été séparés et ce qui m’inquiète le plus, c’est que je n’entende plus rien au-dessus de nous. Le plafond est peut-être isolé... Pourtant, des milliers de pieds qui frappent en cadence le sol, cela doit s’entendre !
Mes yeux s’habituent peu à peu à l’absence de lumière. Un briquet s’allume, c’est la femme qui le tient. Elle n’en profite pas pour s’en griller une (Dieu que je tuerais pour une clope !), mais pour enflammer l’intérieur d’une lampe à pétrole. Il fait déjà plus clair. Nous nous regardons tous tour à tour, sans piper mot.
Personne n’a l’air de se connaître. En tous cas, moi, je ne connais personne, à part un des deux types qui m’a l’air familier. Où ai-je donc pu le voir ? Je tousse à nouveau et la femme me jette un regard noir.
- Si on entend rien de ce qui se passe en surface, ils n’entendent rien de ce qui passe underground, lui dis-je.
- Vous n’en savez rien, me répond-elle. Vous ne savez pas ce que C’est capable de faire.
- Parce que vous le savez, vous peut-être ?
- Nous avons tous vu ce que Cela a fait.
Elle est plutôt jolie, si on lui enlève la poussière et son air méchant du visage. Son pull rouge détonne parmi les tons gris de la pièce. Les deux autres hommes nous regardent nous disputer. Grand bien leur en fasse. D’un signe de tête, je fais comprendre à la femme que j’ai compris et que je me tais. Pour l’instant. Je ne compte pas rester ici longtemps de toutes façons. Juste le temps de reprendre mon souffle. Mes femmes sont dehors et doivent me chercher.
- Quelqu’un pourrait me dire ce que C’était ? dit enfin un des deux hommes, celui dont je connais le visage.
Personne ne répond parce que personne ne sait.
- Je ne sais pas, mais nous n’avons pas été prévenu que Cela allait arriver, dit la femme.
- Cela prévient rarement, vous savez, dit l’autre homme.
Sa voix est grave, tout comme son visage. Tout comme tous nos visages en fait.
- Je m’appelle Dean Alcy dis-je, coupant court leur conversation.
Un silence fait son apparition, reste quelques instants avant de repartir.
- Moi, c’est Celia Brown, dit la femme.
Ses cheveux bruns sont constellés de cendres et ses yeux commencent à gonfler. Elle ne va pas tarder à pleurer.
- Moi, Buzz Caldron, dit l’homme que je ne connais pas.
Il est assez costaud, le crâne chauve par obligation plus que par choix, d’après ce que je peux voir d’ici. Il est assez vieux, peut-être 60 ans. C’est en tous cas le plus vieux d’entre nous.
- Je m’appelle Alvin Divine.
Je me souviens où avoir déjà vu ce visage.
- Vous êtes le gars de la météo ! Sur WK9 ! Je vous vois tous les matins quand je rentre du boulot ! dit Buzz, avant que je ne puisse aligner un mot.
Alvin hoche la tête et je n’ajoute rien, même si je suis comme Buzz. Je déjeune aussi tous les matins devant ma télé et WK9. Ses prévisions sont toujours pleines de fantaisie et de jeux de mots. C’est mon weatherman préféré et il est bloqué avec moi, dans cet abri souterrain, pendant que Ca fait des ravages en surface.
Ma montre indique 17h23. J’étais passé chercher Tessa à son école avec Cassandra quand C’est arrivé. Au début, je n’ai pas compris et je ne comprends toujours pas d’ailleurs. Une chose est sûre : ma femme et ma fille sont dehors et il faut que j’aille les chercher avant que Ca ne les tue.


Chapitre 2
Buzz Caldron


Celui qui s’appelle Dean n’a pas l’air dans son assiette. Il regarde tout le temps vers la trappe comme s’il espérait voir quelqu’un entrer. Je ne sais pas qui il attend, et entre nous, je m’en fiche pas mal.
Je m’appelle Buzz Caldron et j’ai près de 60 ans. Je les aurai d’ailleurs dans un mois tout rond. Si je survis à tout ceci. Au moins, je suis coincé avec une célébrité. Mince alors, Alvin Divine est ici, juste à côté de moi et de la fille dont j’ai oublié le prénom.
Encore ce matin, j’étais devant ma télé et je le voyais prévoir qu’il allait tomber de la pluie durant la journée. Si seulement. Je travaille de nuit et j’aime bien, en revenant, m’asseoir devant la télé et m’endormir devant. J’ai 60 ans, je fais ce que je veux maintenant.
Oh non, la fille se met à pleurer. Comme si Ca ne suffisait pas ! Je dormais quand Cela s’est produit. Mon premier réflexe a été de voir ce qu’il se passait dehors. Tous les gens courraient dans tous les sens, ne sachant pas où aller. Je me suis laissé emporter par la foule pour atterrir ici. Je ne sais même pas où c’est ici ! Nous sommes toujours à Baltimore, c’est tout ce dont je suis sûr.
Alvin sort un mouchoir de sa poche qu’il tend à la fille. Je l’entends l’appeler Célia. Ah oui, Celia ! Voilà comment elle s’appelle. Foutue mémoire qui me joue des tours. L’époque où j’avais 20 ans me semble loin désormais et franchement, cela n’a plus vraiment d’importance. Je crois que je commence à dérailler. J’ai l’impression que les murs de l’abri se rapprochent de moi.
Oui, ils se rapprochent. Les autres types sont plus près de moi que tout à l’heure. Et ils ne s’en rendent même pas compte. Il faut leur montrer ! Dean se lève à ce moment.
- Il faut que je remonte. Ma femme et ma fille sont dehors et je dois les retrouver. Quelqu’un veut m’accompagner ?
Célia étouffe un sanglot encore plus bruyant. Alvin me regarde, oui, il me regarde moi, comme s’il me demandait mon avis !
- Je ne sais pas si c’est une bonne idée, dit Alvin. Vous avez vu ce que Ca a fait. Il vaut mieux attendre ici encore un peu de temps.
- Monsieur Divine a raison, mec, dis-je avec autant d’assurance que possible. Dehors, ce sera pas mieux qu’ici, même si les murs...
- Je dois y aller, me coupe Dean.
Ce n’est pas très poli de couper les gens quand ils parlent. J’allais justement leur exposer ma théorie des murs qui bougent. Tant pis, cela attendra.
- Si vous sortez, vous nous mettez tous en danger ! chuchote Célia.
- Entre vous et moi, je ne pense pas que l’on soit plus à l’abri ici qu’au dehors. Ca va tout détruire et nous n’avons même pas de quoi manger.
Dean marque un point. L’abri est peut-être une bonne solution pour l’instant, mais quand nos estomacs commenceront à avoir faim, ce sera une autre histoire.
- N’y allez pas, je vous en prie, couine maintenant Célia.
Ne l’écoutant pas, Dean force sur la trappe. Elle a du mal à s’ouvrir. Moi, je ne veux pas qu’il sorte, donc je ne l’aide pas. Alvin non plus d’ailleurs.
Je suis bloqué avec une star. Mes enfants ne me croiront jamais. Tiens d’ailleurs, comment vont-ils ? Je ne sais pas si Ca a eu le temps d’atteindre New York, mais j’espère qu’ils vont bien. C’est sûr que si mes enfants étaient dehors, je voudrais aller les retrouver. Peut-être que c’est Dean qui a raison après tout.
Je me lève et aide Dean à pousser sur la trappe. Celle-ci s’ouvre, me laissant le temps de voir le ciel de couleur ocre. Dean sort en vitesse et court au-dehors. Je ne vois que le ciel, rien d’autre mais c’est une vision sublime.
Alvin me bouscule et referme la trappe. Ce n’est pas très poli de bousculer les gens sans s’excuser. Sa coiffure est toute défaite. Il ne ressemble plus vraiment au type séduisant et blagueur qui présente la météo. Je crois bien qu’il a les pétoches.
Il y a de quoi avec les murs qui continuent de se rapprocher.


Chapitre 3
Alvin Divine


Pourquoi le vieux me regarde-t-il tout le temps ? A moins que ce ne soient les murs autour de moi qu’il fixe ainsi. Il en a pourtant de son côté ! Il allait dire quelque chose sur cela tout à l’heure mais Dean l’a coupé. Pauvre homme, sortir ainsi et se confronter à Ca. Sa femme et sa fille sont déjà probablement mortes. Tout comme lui, d’ailleurs.
Je m’appelle Alvin Divine, j’ai 46 ans, je suis plutôt beau gosse et oui, les lunettes que je porte sont authentiques. Quand vous passez à la télé avec des lentilles, les gens pensent que vous voyez correctement. Ils ne s’attendent pas à vous voir avec des lunettes. C’est pourtant mon cas. Je préfère les lunettes aux lentilles pour une bonne raison : je trouve que cela habille mon visage. Et puis leur couleur est coordonnée à la celle de mes costumes.
Celia m’attire drôlement, malgré ses yeux rougis et son nez qui coule. Je ne sais pas si c’est l’excitation provoquée par la peur de mourir ou si son pull rouge me fait de l’effet, mais en tous cas, c’est tout à fait le genre de fille que je me taperais bien. Elle est un peu jeune, certes, mais pas autant que les petites stagiaires que j’ai l’habitude de fréquenter au boulot. Elles viennent me demander des autographes et je leur donne plus.
Je joue avec elles et cela me convient très bien. Je suis riche, pas à millions bien sûr, mais assez pour subsister correctement, je suis connu ce qui est utile dans les bars branchés ou les restaurants où j’emmène mes conquêtes et grâce à Dieu, toujours pas de femmes ou de gosses à l’horizon.
L’intérêt, déjà pourtant évident en temps normal, est décuplé par Ca. Si j’avais eu des gosses, j’aurai sûrement eu envie de les protéger, de les retrouver, comme ce pauvre Dean. Et je serai mort. Mon égoïsme m’a sauvé la vie.
J’étais dans une cabine téléphonique quand C’est arrivé. Toutes ces flammes, tous ces cris, c’était horrible mais en même temps très excitant. On se croyait au cinéma, dans un blockbuster dont j’étais le héros. J’esquivais les explosions, le tout sur fond de musique pompeuse, de chœurs et de destruction de Baltimore. J’étais la star !
Mais comme tout héros, il m’a fallu un temps de récupération. J’ai trouvé cet abri et me suis planqué dedans avec d’autres personnes. C’est étrange d’ailleurs que nous ayons été si peu à en profiter. Je dois sûrement m’en féliciter, je trouvais déjà que quatre, c’était beaucoup. Ah non, ma coiffure est complètement défaite. Comment voulez-vous que je me fasse Celia avec ces cheveux ? Allez, je les laisse tels quels, cela me fera un petit handicap. J’ai toujours aimé les challenges.
Toujours est-il que j’ai eu un petit coup de flip quand Dean est sorti. J’aime jouer les héros mais je ne suis pas encore prêt à mourir. Le vieux s’est levé et commence à tourner en rond, en touchant ces foutus murs. Qu’est-ce qu’ils lui ont fait ?
- Vous voyez, monsieur Divine ? me dit-il. Les murs, ils bougent ! Nous allons mourir écrasés !
Il est devenu fou, ma parole.
- Non, Buzz, les murs ne se rapprochent pas. Ce n’est qu’une impression. Cela arrive quand vous restez trop longtemps dans la même pièce, mais ce n’est pas la vérité.
Je ne sais pas si cela va le calmer, mais bon, il me semble de plus en plus agité.
- Vous êtes gentil, monsieur Divine. Vous avez réponse à tout, c’est pour cela que vous êtes mon présentateur météo préféré.
- Je vous remercie, Buzz. Rasseyez-vous maintenant. Nous allons attendre encore un peu avant d’aller dehors, voir ce qu’il se passe.
- Je ne peux pas m’asseoir, il n’y a pas de place, les murs sont trop rapprochés. Cela doit être inconfortable pour vous aussi, monsieur Divine.
- Non, je vais bien, Buzz, merci de vous en inquiéter. Et les murs ne bougent toujours pas.
- Vous ne me croyez pas ? Ce n’est pas très poli de ne pas croire une personne, monsieur Divine.
- Pardonnez-moi de vous avoir vexé, Buzz.
Il recommence à tourner et cela commence à m’agacer. Je me demande si je ne ferais pas mieux de l’assommer, ce vieux fou. Il va finir par faire une connerie, j’ai le nez pour ce genre de trucs. C’est plutôt utile comme super pouvoir, quoique j’aurai préféré invulnérabilité ou vie éternelle. Enfin, on n’a pas ce que l’on veut dans la vie.
Buzz en profite alors à ce moment là pour se mettre à inspirer et expirer de plus en plus rapidement.
- Je ne peux plus respirer, les murs sont trop près, je suis claustrophobe, crie-t-il.
Avec une agilité peu commune, il saute vers la trappe, l’ouvre sous les cris de Célia et disparaît à son tour dans la lumière couleur ocre. Je referme à nouveau la trappe. Nous voilà plus que deux. Super, j’ai un rencard en tête-à-tête.


Chapitre 4
Célia Brown


J’ai si peur. Je ne veux pas mourir aujourd’hui. Je ne sais pas ce qu’en pense Alvin, mais cela me semble bien mal parti pour nous deux depuis que les deux autres sont partis. Dean semblait être quelqu’un de gentil, Buzz quelqu’un de fou et Alvin est un peu entre les deux. Pourquoi je n’arrive pas à m’arrêter de pleurer ?
C’est dingue le nombre de conneries qui vous viennent à l’esprit quand votre vie est menacée. Dans ce cas bien précis, on parle de ma vie, à moi, Célia Brown, 27 ans, célibataire sans enfants, travaillant dans la vente de prêt-à-porter. D’ailleurs, je vais me faire tuer, d’une façon ou d’une autre. Je suis en train de ruiner ce splendide pull rouge que j’ai emprunté au magasin et ma patronne va devenir dingue. Si elle est encore vivante, bien sûr. Ce qui serait très étonnant compte tenu de Ca.
Le bruit en surface est de plus en plus assourdissant. Même s’il affiche un sourire, je sens qu’Alvin n’est pas très rassuré. J’ai déjà lu bon nombre d’histoires sur lui dans les tabloïds de ses nombreuses conquêtes et j’espère que je me fais des idées, mais il a l’air prêt à tenter quelque chose avec moi. En ce moment même ! Alors que Ca ravage tout en surface !
J’aurais dû écouter ma mère et rester à la campagne. Cela n’aurait peut-être changé grand-chose mais au moins j’aurais été avec ma famille et pas perdue dans Baltimore et l’un de ses abris souterrains en compagnie de Mister Chaud Lapin.
Les murs bougent, ils ne se rapprochent pas comme le pensait l’autre fou. Non, ils tremblent. J’ignore ce qu’il se passe là-haut, mais ça doit être terrible.
- Comment vous pensez que Ca a pu se produire ? me demande alors Alvin.
- Je l’ignore. C’est arrivé, un point c’est tout. Il est trop tard pour se demander si nous aurions pu l’empêcher. Peut-être qu’en étant mieux préparé, oui, mais rien n’est moins sûr.
Je pense sincèrement ce que je dis. C’est une situation exceptionnelle à laquelle nous n’avions pas été préparé. C’est un moment historique. Le jour où notre pays fut terrassé. J’espère qu’il restera quand même des gens qui penseront à moi. Si j’étais née une ou deux générations plus tôt, j’aurais pû mener une vie différente et pleine au lieu de me contenter d’un quart de siècle. Je suis jalouse des plus vieux et ai pitié des plus jeunes.
Le bruit devient assourdissant. La plaque qui sert de porte à notre abri vibre de plus en plus. Alvin ne rigole plus du tout maintenant. Je crois qu’il commence à comprendre que c’est bientôt la fin. En fait, je suis aussi jalouse de Dean et de Buzz qui ont eu la possibilité de choisir leur propre fin. Je pourrais sortir aussi, c’est envisageable, mais peu réalisable dans la mesure où mes jambes ne veulent plus me soulever.
Je suis avachie dans un coin de l’abri et je n’en ai pas bougé depuis que nous sommes entrés. Cela fait combien de temps d’ailleurs ? Quelques minutes, des dizaines peut-être, mais pas une heure.
Alvin se met à pleurer à son tour. Je me rends compte que moi, je ne pleure plus. Sans doute parce que je n’ai plus de larmes.
La plaque, à force de trop vibrer lâche enfin. J’aperçois enfin le ciel qui a pris une étrange couleur. Une lumière entre dans l’abri et j’ai mal aux yeux. Le vacarme est insoutenable mais je me sens bien, en paix avec moi-même.
Je me sens soulevée dans les airs, et Alvin l’est tout autant. Etrangement, c’est assez agréable de se laisser aller. L’abri est derrière nous. Direction la lumière.