Trajectoires

Auteur : FFrules  Envoyer un mail
Date de publication : 09-04-07
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PERIODE 1 : Lignes droites



Le père.



Merde, il est déjà 21h. C’est sûr, je vais me faire engueuler. Que je rentre à 19h passe encore, mais 21h, là, je suis dans la merde. Jusqu’au cou même. Elle va encore me suspecter d’avoir une maîtresse, ce qui est vrai, mais je ne l’ai pas vue ce soir. Pour une fois, j’ai une très bonne excuse pour être en retard. Mark a fait une connerie dans les demandes d’achats et il a fallu qu’on répare le bordel que ça a provoqué avant l’ouverture des marchés asiatiques. Vous voyez ? Limpide.
La boîte a perdu un peu de fric, mais rien que l’on ne pourra expliquer par une recapitalisation passée inaperçue. Ouais, mon métier est assez compliqué, mais je m’en sors plutôt bien. En plus, c’est pas comme si la boîte avait besoin de ce fric. On est riches à millions et ce ne sont pas quelques milliers de dollars qui feront tâche sur le bilan de fin d’année.
Il ne pleut plus, c’est cool. Au moins un truc qui tourne rond dans ma vie, à part cette voiture bien sûr. Une belle bagnole, un 4x4, un bon gros engin, qu’un psychiatre analyserait comme un dérivatif inversement proportionnel à la taille de mon engin, à moi, si vous me suivez. Ce n’est même pas ça, j’adore juste les grosses voitures. Ce n’est pas bon pour l’environnement, je sais, mais mon ego adore. Je pourrais vous en parler pendant plusieurs heures, mais ceci n’est pas une histoire de voitures.
En fait, c’est marrant, mais maintenant que j’y pense, les voitures ont joué une grande importance dans ma vie. J’ai rencontré ma femme grâce à l’une d’elles. Je vous explique comment. C’est une histoire toute conne, vraiment. Nous étions étudiants à l’Université de l’Illinois et un jour, nos voitures étaient garées l’une à côté de l’autre, sauf que la mienne marchait, et pas la sienne. Problème de batterie j’avais dit à l’époque et je le pense encore. Y’avait plus de jus dans l’engin, c’est tout. Je l’ai donc aidée à démarrer et c’est ainsi que tout a commencé. On s’est mariés quelques années plus tard, l’histoire bateau.
On a une fille aussi. Elizabeth. Elle a dix-sept ans maintenant et c’est une vraie chieuse. Je n’ai pas peur de le dire. Elle n’aime pas son nom, veut qu’on l’appelle Lizzie, ou Becky selon ses humeurs. Mais malgré cela, elle n’est pas comme les autres filles de son âge. Elle est différente. Moi, je suis complètement largué, je laisse le soin à sa mère de s’en occuper. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elles ont le même caractère toutes les deux, mais bon, faut bien reconnaître qu’elles ont plus de points communs entre elles qu’avec moi.
J’espère qu’avec le temps, cela s’arrangera, mais je n’en sais rien. Ce dont je me suis aperçu au fil des ans est que les parents n’ont aucune réponse. Vous saviez qu’un gamin de quatre ans pose en moyenne près de quatre cents questions par jour ? Avec Elizabeth - pardon, Liz - c’était des questions faciles, je pouvais y répondre. Maintenant, ce sont les questions qu’elle ne pose pas directement, mais que sa croissance engendre auxquelles il me faut répondre et je n’y arrive pas. On ne fait qu’improviser, jour après jour, en essayant de faire toujours les meilleurs choix.
Vous pourrez arguer qu’avoir une maîtresse ne rentre pas vraiment dans la catégorie des bons choix. Certes. Mais je vous répondrais que si en tant que mari, j’ai fait des erreurs - et j’en fais toujours d’ailleurs - en tant que père, j’ai tenté de faire de mon mieux. Avec un résultat mitigé. Mais au moins, j’ai répondu présent. Je n’attends pas de médailles de votre part, juste un hochement de tête compréhensif.
On a une jolie maison, en banlieue d’une grande ville. C’est verdoyant, les voisins sont gentils et la maison est jolie. C’est l’une des plus belles du quartier, sans me vanter. Je vois par la fenêtre de la voiture certains voisins promener leur chien à la nuit tombante alors que je me dirige vers une dispute qui résonnera dans notre histoire commune.
Alors que je me gare devant le garage, je deviens de plus hésitant quant à la marche à suivre avec Ellen, ma femme. Chacune de nos disputes met à l’épreuve nos tactiques de défenses communes et je dois dire qu’elle s’y prend pas mal. Mieux que moi, en tous cas et c’est pour cela que je suis toujours en tort avec elle. C’est aussi pour cela que j’ai une maîtresse, je crois. C’est ma façon bien personnelle de dire : « Tu gagnes peut-être les batailles les unes après les autres, mais je sais que je gagnerai la guerre ».
En fait, cette histoire n’est vraiment pas à propos de voitures. Mais je crois que j’aurais préféré.

La mère.



Dix contre un qu’il va me faire sa tête de chien battu en poussant la porte. Ou celle du poisson rouge. Je le connais par cœur, c’est pour cela que je l’aime peut-être autant, au point d’en être folle de jalousie pour le moindre petit retard. Cela fait longtemps que je n’ai plus de doutes quant au fait qu’il me trompe avec une autre, sûrement une connasse de vingt ans de moins que moi et autant de centimètres en plus en tour de poitrine.
Non, je sais qu’il me trompe. La seule chose qui m’étonnait jusque là était qu’il parvienne si bien à cacher cette adultère. Tous ces retards avaient une bonne raison, parfois même avec l’appui d’un collègue qui corroborait ses dires. Je crois qu’au fond de moi, j’ai besoin de croire qu’il a une maîtresse. Cela serait une explication si facile à notre éloignement inéluctable et invariable depuis quelques années.
Je n’ai plus de doutes maintenant, plus après ce que j’ai trouvé. Si j’étais lui, je m’en voudrais presque de cette erreur de jeunesse. Un numéro de téléphone et un mot dans une poche de jean avec des lèvres dessinées en rouge, faute flagrante, contraire au Petit manuel de la personne adultérine. J’ai hâte de voir comment il va réagir quand je le lui agiterai sous le nez. Nous sommes sûrement partis pour une délicieuse soirée, option soupe à la grimace. Et Lizzie ne rendra pas les choses plus faciles.
Je sais qu’elle n’aime pas quand on se dispute, même si elle ne le montre pas. C’est humain. Ce qui me désole, c’est l’image du mariage que cela risque de lui donner. Parce que si la fin du nôtre approche à grands pas, je mentirai si je disais que tout n’a été qu’une perte de temps. Les débuts ont été fantastiques, nous sortions tout le temps après notre mariage. Cinéma, théâtre, balades dans le parc, un rêve d’amour exclusif qu’il a bientôt fallu diviser en trois avec l’arrivée de Liz. C’était le plus beau bébé du monde, mais je suis certaine que toutes les mères pensent cela.
Je pouvais passer des heures à la regarder dormir, avec ses petits poings fermés, la bouche ouverte, son ventre se soulevant rapidement à chaque respiration. Elle ressemble physiquement plus à son père qu’à moi, même si, du côté du caractère, je me reconnais en elle. Nous avons nos clashs et nos réconciliations, nos prises de becs et sorties shopping. Elle a dix-sept ans, le meilleur reste encore à venir.
- Bonsoir chérie, me dit-il d’une voix enjouée alors qu’il dépose ses affaires dans l’entrée.
Elles vont traîner là toute la soirée avant que je ne me décide à les ramasser ou à lui faire remarquer. Mais si je fais ça, il va encore me reprocher d’être une maniaque du rangement. Ca aussi, ça a le don de me mettre hors de moi. Quel mal y a-t-il à vouloir une maison rangée ? Y a-t-il quelque chose de foncièrement honteux à vouloir que sa maison ne devienne pas un chaos entre quatre murs ?
A chaque fois qu’il me fait ce reproche, j’ai l’impression de passer pour une vieille mégère arc-boutée sur ses principes d’un autre âge. Je n’ai rien contre le fait de laisser traîner des trucs partout, mais c’est avant tout une question de respect par rapport à ceux qui vivent dans la maison. En même temps, mon mari a une maîtresse, donc le respect doit être pour lui une notion toute aussi inconnue que l’art du rangement.
- Ton manteau...
- Quoi mon manteau ?
- Non, rien. Il est tard.
- Oui, je sais, pardon. Un problème avec Mark au bureau. Il a commandé par erreur des...
- Ecoute Josh, je ne veux pas entendre tes excuses minables.
- Ah...
Il dit cela en prenant sa tête de poisson rouge, yeux grands ouverts et joues gonflées.
- D’accord, reprend-il. J’ai faim. Je vais me préparer un truc, tu veux quelque chose ?
- On doit parler d’un truc, Josh. Maintenant.
- Ok. De quoi tu veux qu’on parle ?
- De toi fricotant avec une pouffe qui laisse des traces de rouge à lèvres sur un mot retrouvé dans une de tes poches de jean.
- Tu fouilles dans mes affaires ? s’offusque-t-il.
Il tente de faire de moi la méchante de l’affaire, mais je ne vais pas le laisser s’en tirer comme cela.
- Comme à chaque fois que je lave tes fringues ! Et ne prends pas en plus cet air indigné en plus ! Je ne suis pas la fautive dans cette affaire.
Nos voix commencent à monter en volume. Que le show commence.

La fille.



Et c’est reparti pour un tour ! Les voilà qui s’engueulent encore. Autant je peux comprendre que papa ait envie de voir ailleurs, autant l’erreur tactique qu’il vient de commettre est impardonnable. Maman va lui faire la peau, plus que les autres fois, parce que là, elle a une preuve. Elle va le bouffer tout cru et je suis assez impatiente de voir ce que cela va donner.
Ne vous méprenez pas, j’adore mes parents, même ma mère qui peut devenir la reine des garces, mais franchement, à quoi bon vivre ensemble si ils ne peuvent pas se voir ? Je préfèrerais autant les voir heureux dans deux maisons différentes plutôt que malheureux dans la même. J’ai pris l’habitude ces dernières années de les écouter, du haut de l’escalier, se jeter à la gueule des phrases plus courtes les unes que les autres, puis se répandre en excuses ou en fleurs qui ne ramèneront jamais la vaisselle brisée.
Ah tiens, maman vient de lui lancer « Regarde l’exemple que tu donnes à ta fille ! ». C’est bien tenté, mais cela amène bien sûr une réponse directe, aussi cinglante que blessante. « Ma fille ? » Je ne suis la fille de personne dans cette famille. C’est pas grave, mes parents ne me comprennent pas, c’est un fait avéré. En fait, je crois qu’ils se sont tellement gavés de bouquins sur la psychologie de l’adolescent, en préparation de ma puberté, que dans leur esprit, une fille américaine de 17 ans ne cherche forcément qu’à aller en boîte, se saouler et sauter tous les mecs à la ronde. Or je suis l’inverse de cela.
Pour vous aider, on va dire que je suis intelligente, je parle de la vraie intelligence, pas de celle que l’on calcule arbitrairement sur la base de mes notes scolaires - les génies sont bien tous en échec scolaire, non ? -, plutôt jolie, je tente de le cacher, je ne suis pas encore tout à fait à l’aise avec mon corps, et boire ne m’intéresse pas. Tout comme aller en boîte d’ailleurs, si c’est pour danser comme une sombre conne sur des musiques des années 80, à me faire peloter par des mecs bourrés en rut, incapables de prononcer plus de trois mots et dégoulinants de sueur dans une salle confinée et bondée à l’extrême qui sent l’alcool renversé par terre et la cigarette. Très peu pour moi.
Je fume de l’herbe qui fait rire par contre parfois. Eh non, je ne suis pas parfaite, désolée. Mais c’est plutôt lors de soirées tranquilles entre copains, durant lesquelles on discute de tout et de rien, on refait le monde à notre façon, tendance revival flower power gothico-soft. On appelle cela une soirée « do-it-all-over-again », notre manière à nous de revendiquer l’adolescence comme une période durant laquelle on peut s’amuser en toute responsabilité, comme des adultes, sans pour autant devenir du jus d’humains éparpillé sur un mur après un accident de voiture pour cause d’alcoolisme excessif.
D’une manière générale, je suis surprise par les jeunes de mon âge. Ils passent le plus clair de leur temps à vouloir changer la société à grands coups de manifs, de grèves de la faim, d’actions coups de poing et autres velléités révolutionnaires ou rêves de Che Guevara, pour ensuite passer leur samedi soir à vomir la bile et la Red Bull de leurs tripes et à pisser de la vodka dans leur froc. Tu parles de futurs sauveurs de l’espèce humaine. Une génération d’abrutis, je vous dis et moi, je suis bloquée en plein dedans.
D’où l’importance de bien choisir ses potes. Parfois, j’ai l’impression d’être née cinq ans trop tard. Au minimum. Je ne traîne qu’avec des personnes de 23-24 ans parce qu’eux ont dépassé leur stade infantile retardé. Tout est plus intéressant avec eux, on parle de tout, en toute honnêteté et nos débats sur des sujets importants peuvent durer toute la nuit. Enfin bref, tout cela pour dire que je suis trop vieille pour ma génération et c’est ce que mes parents ont du mal à comprendre, je crois, alors qu’ils devraient plutôt être rassurés.
En même temps, je ne leur rends pas la tâche facile. Ils n’apprécient pas Martin, mon petit copain. Je ne sais pas si nous deux, on ira loin, mais je l’aime vraiment beaucoup. Pas spécialement beau, il vit tout le temps dans son monde, avec ou sans l’aide de substances illicites d’ailleurs. C’est ce qui m’a plu chez lui, ça et le fait qu’il ait été l’un des seuls à ne pas avoir tenté de me draguer quand on s’est connu. En toute franchise, cela m’a intrigué et je me suis dit que c’était peut-être un mec pour moi, un mec qui serait plus attiré par mes idées, mon caractère que par mon physique.
Lors de notre première sortie ensemble, quand il a fallu nous quitter, il m’a regardé avec ses grands yeux rêveurs et m’a dit « nous ne sommes pas ce que nous sommes.» Aujourd’hui encore, je ne comprends pas vraiment ce qu’il a voulu dire mais je crois que cela a un rapport avec la personne qui vit derrière le visage de l’autre et que l’on apprend à découvrir au fil du temps.
La dispute va crescendo en bas, le point de rupture est proche. J’en profite pour retourner dans ma chambre et appeler Martin.
- Ouais, dit une voix ensommeillée.
Il doit encore être en train de planer.
- C’est Liz, je te dérange ?
- Nan, pas du tout ma puce, qu’est-ce qu’il se passe ?
- Mes parents se prennent encore la gueule. On peut se voir ce soir ?
- Ouais, bien sûr, mais cela va être compliqué chez moi. Ma mère reçoit du monde et tu sais comment elle est dans ces cas-là.
- T’as raison, vaut mieux pas réveiller la bête. On peut juste aller faire un tour dans le centre-ville, j’ai envie de marcher. De toutes façons, n’importe où sera mieux qu’ici.
- Tu veux que je passe te prendre ?
- Non, pas la peine, on n’a qu’à se retrouver sur la route, puis on ira en ville.
- Ca marche, je pars maintenant si j’arrive à me lever.
- Ok, à tout de suite.
Au moment même où je raccroche, la porte d’en bas claque dans un bruit sec. Par la fenêtre, je vois papa qui part au volant de sa voiture. Il semblerait que maman ait gagné. Encore.

PERIODE 2 : Croisements



Le père



On ne peut pas vraiment dire que je m’en sois bien tiré. Et comme toujours avec moi, quand je suis pris en faute, j’esquive ou au mieux, je fuis. Comme maintenant, en voiture. Encore une victoire de la femme sur l’homme, mais franchement, je suis indéfendable. Je l’ai bien cherché. Ce n’est que maintenant que je me rends compte que j’ai peut-être fait une connerie en ayant une maîtresse.
Sur le coup, cela avait l’air attirant. Du sexe passionné avec une autre femme que la mienne, mais sans autant de responsabilités envers elle. Et ce petit goût d’interdit qui me fait revenir à chaque fois, même si je n’en ai pas envie. L’excitation que je ressens en prévision d’une de nos escapades valait bien toutes les disputes du monde.
Mais ce n’est pas comme cela marche, n’est-ce pas ? On ne peut pas, dans notre société, aller voir ailleurs si le cœur, ou autre chose, nous en dit. Le mariage est la plus belle prison dorée qui existe, mais une prison dont je voulais sortir il n’y a pas si longtemps, ne serait-ce que pour quelques minutes. Cela va peut-être vous sembler bizarre, mais maintenant que Judith est au courant, ma maîtresse ne me semble plus aussi attirante. Et évidemment, je ne m’en suis pas rendu compte avant. Non, ce serait trop facile, bien sûr. L’esprit humain est quand même une chose étrange. Il nous pousse à nous rassembler pour mieux nous séparer. Vous me direz qu’il ne s’agit peut-être que de moi et pas de l’espèce humaine en général, mais je ne pense pas.
Y’a qu’à voir le nombre de divorces en hausse constante depuis des dizaines d’années. Cela prouve bien qu’il y a un problème quelque part, non ? Ou bien nous choisissons mal les personnes avec qui partager nos vies, ou bien nous aimons briser ce que nous avons construit, ne serait-ce que pour mettre un peu de piment dans des relations déjà complexes.
L’ennui est mon plus grand ennemi et je l’avoue, c’est plus par ennui que par réelle envie que j’ai trompé Judith. Ca me semble con maintenant d’avoir balancé la vie tranquille que j’avais pour quelques moments d’aventures exaltantes. Cet écart de conduite risque de me suivre à vie maintenant, surtout si Judith demande le divorce. Nous n’en sommes pas encore là, heureusement, et il me reste peut-être une chance d’arranger les choses au mieux. Ce ne sera pas parfait, non, mais au moins, j’aurais tenté. Arrêtez de me juger comme cela, je sais que c’est trop tard, mais ne dit-on pas qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire ?
Donc, premier objectif, aller chez Marianne pour rompre. Puis essayer de me rabibocher avec Judith. Cela semble simple et le premier objectif sera sûrement plus facile à atteindre que le second. Dois-je lui acheter une babiole pour l’aider à me pardonner ? Non, ma rédemption ne passera pas par mon porte-monnaie. Pas cette fois. Je crois que ma meilleure chance est encore un dialogue franc et honnête avec elle. Mais en serai-je seulement capable ? Depuis des années, nos conversations se limitent à des questions-réponses préparées tacitement à l’avance et dont nous connaissons les réponses par coeur.
Question : Ca a été ta journée ? Réponse : Oui. Et toi ? Question : Tu as fait quoi ? Réponse : Rien d’intéressant. Et toi ? Question : Tu veux bien signer ça ? Réponse : Oui, bien sûr. Question : On mange quoi ce soir ? Réponse anticipée : Vendredi donc poisson. Question : J’ai du courrier ? Réponse pensée : Regarde sur la table et tu verras bien. Et ainsi de suite.
Je me rends compte que je n’ai pas la vie dont je rêvais étant adolescent mais qui l’obtient de toutes façons ? La première chose que l’on apprend en étant adulte est que la vie est une affaire de compromis. Tous nos rêves d’adolescent ne seront probablement jamais atteint alors on fait de notre mieux. On ne trouve pas la personne de nos rêves, on choisit celle qui s’en approche le plus. On n’arrive pas à décrocher le boulot de nos rêves, on en prend un qui s’en approche le plus et qui nous empêche de trop penser. Dans mon cas, c’est pareil mais avec un bémol : j’aurais pu tomber pire que cela.
Je crois que cela va devenir ma nouvelle devise : tu aurais pu tomber pire. Nous sommes relativement riches, Judith est encore très belle, ma fille s’apprête à devenir une jeune femme que j’imagine à poigne et décidée à faire ce qu’elle aime dans la vie et notre maison est confortable. On vit assez longtemps dans notre famille, mes parents sont encore vivants, j’ai de bonnes relations avec mes frères et sœurs, leurs enfants, mes oncles et tantes. Je peux compter sur mes amis. Tout va bien en fait. Peut-être que cela allait trop bien pour moi.
Et j’en reviens à l’âme humaine, ou à la mienne en l’occurrence. J’ai tout ce dont j’ai besoin pour vivre tranquille et je préfère tout risquer pour des galipettes - dans un motel ou chez elle - avec une femme dont j’ignore presque tout et qui n’est certainement pas la femme de ma vie. Y’a pas un psychologue dans la salle ?

La mère



La voiture a fait un boucan d’enfer quand Josh a quitté la maison. Avant de partir, il m’a dit qu’il allait la rejoindre, qu’elle, au moins, ne le ferait pas chier pour des petits retards. J’ai mal. Au fond de moi, j’ai très mal. J’ai l’impression que tout fout le camp autour de moi, les murs semblent trembler, comme s’ils étaient prêts à tomber en morceaux. En fait, ce ne sont que les larmes qui commencent à apparaître au coin de mes yeux et qui me troublent la vue.
J’ai besoin de m’asseoir, pour réfléchir à ce que je veux faire maintenant. Il m’a avoué avoir une maîtresse, quels sont les choix qu’il me reste ? Le divorce est la première chose qui me vienne à l’esprit. Ce serait la solution la plus facile. Je ne travaille pas, mais Josh étant en faute, je toucherai bien la moitié de son salaire en pension alimentaire pour Lizzie et moi. Il faudra que je me trouve un petit appartement en centre-ville, si possible un petit boulot pour les fins de mois. Ou alors, je garde la maison et je la revends ensuite. Oh la la, je réfléchis trop. J’en suis déjà à parler divorce alors que l’on peut peut-être trouver une issue à notre problème.
Pour ce qui est de pardonner, c’est une autre histoire. Pour sauver la face, nous continuerons probablement à jouer la comédie des jours heureux aux yeux du monde extérieur, mais dans l’intimité, la guerre sera totale. Je ne doute pas une seule seconde qu’il finira par revenir, parce que tel que je le connais, il préférera toujours subir ce que je lui réserve plutôt que de se retrouver à vivre sa vie tout seul, dans un appartement où il devra laver ses fringues et faire toutes les tâches administratives de la vie quotidienne. Il a beau brasser des millions de dollars dans sa boîte chaque jour, il n’en demeure pas moins incapable de lancer une machine pour nettoyer ses affaires. Finalement, ma machine à laver sera certainement la garante de notre vie de famille.
Voilà que Lizzie apparaît dans l’escalier. Elle est magnifique, mais elle ne le sait pas encore. Ses cheveux sont encore trop courts et elle doit grandir quelques centimètres, mais son visage fin et ses yeux en amandes ne laissent aucune place au doute. Elle sera une très belle femme et je la vois bien mariée avec un avocat, ou un diplomate. Pfff, je raconte n’importe quoi. Du moment qu’elle l’aime, c’est ce qui compte le plus.
Elle nous a présenté son petit copain l’autre fois et je ne peux pas dire l’avoir immédiatement aimé. Il semble venir d’une autre planète, complètement déconnecté du monde qui l’entoure, un rêveur. Et l’on sait bien ce qu’il arrive aux rêveurs dans notre monde. Ils meurent jeunes, ou finissent bouffés par cette société qui ne leur laisse aucune place, pas en Amérique du moins. Je le vois bien finir en membre de Greenpeace passionné par la cause des baleines au Japon, slalomant avec un petit bateau vert entre les énormes baleiniers, un haut-parleur à la main et sa bible écologiste dans l’autre.
Que de clichés, ma pauvre Judith. Tu regardes trop la télé.
- Je sors, maman, me dit Lizzie en passant près de moi, sans un mot pour la scène qui vient d’éclater entre son père et moi.
- Tu vas où ?
- En ville, avec Martin.
- Il n’est pas un peu tard, non ?
- Je n’en ai pas pour longtemps, je veux juste sortir, l’atmosphère est trop... étouffante ici.
Elle dit cela d’un air dégoûté, comme si tout dans cette maison, cette vie la répugnait et cela a le don de m’énerver.
- Rien ne t’oblige à vivre ici, tu sais. Si cet hôtel ne te plaît pas, tu peux toujours en changer.
- Me tente pas, dit-elle d’une toute petite voix en passant près de moi.
- Nan, mais qu’est-ce qu’il vous arrive à toi et à ton père ce soir ? Vous vous êtes ligués pour m’emmerder ou quoi ?
Et voilà que je crie à nouveau.
- J’ai plutôt l’impression que c’est l’inverse, tu vois, me lance-t-elle sur un ton de défi.
En cet instant précis, je sais qu’elle ne cherche qu’une seule chose : profiter de mon instant de faiblesse pour s’engouffrer dans la brèche à son tour.

La fille



Je sais, c’est pas cool de tirer sur l’ambulance, mais franchement, moi sortant avec Martin ce soir doit bien être le dernier de ses soucis et pourtant, elle ne peut pas s’empêcher de me l’interdire.
- Qu’est-ce que cela veut dire ? me demande-t-elle.
Je n’avais pas prévu d’en arriver là, mais maintenant que nous y sommes, autant tout déballer. Demain sera un nouveau départ pour toute la famille, une seconde naissance pour aborder calmement une nouvelle page de notre vie de famille. L’intention est noble, non ?
- Eh bien cela veut dire que si tu arrêtais ne serait-ce que cinq minutes de vouloir tout régenter, y compris nos vies, peut-être que papa ne serait pas aller voir ailleurs.
Vite, ajouter une parole gentille pour mieux faire passer la pilule.
- Maman, je t’adore, mais parfois, tu peux être tellement...chiante que je n’ai qu’une envie, c’est de me barrer d’ici.
- Moi, je suis chiante ? Parce que tu es peut-être au-dessus de tous reproches, miss-je-n’aime-pas-mon-prénom ? Hein, Elizabeth ?
Elle sait que je déteste ce prénom. Le prénom est sûrement l’une des plus grandes injustices de notre monde et je ne sais pas s’il existe une civilisation dans laquelle les gens choisissent eux-mêmes leur prénom, mais si tel est le cas, je déménage chez eux dans l’heure. S’ils ont Internet, bien sûr.
- Pétasse.
Je lui lance cela à la figure, sans vraiment le penser et me dirige vers la porte d’entrée. Elle me rattrape et me prend le bras.
- Oh non, tu ne sortiras certainement pas ce soir, jeune fille. Dans ta chambre, tout de suite.
- Ah oui, et qu’est-ce que tu va me faire si je sors quand même ? J’ai dix-sept ans, maman, je ne suis plus ta petite fille.
- Tant que tu vivras ici, tu te plieras aux règles que ton père et moi fixons. Un point c’est tout.
- Parce que tu penses vraiment qu’il va revenir ? Ca fait bientôt quatre mois qu’il se tape cette fille et il a plutôt l’air d’aimer cela. Oui, je suis au courant, maman. Je l’ai suivi un soir quand tu n’étais pas là. Il m’a dit qu’il retournait au boulot, un truc avec les marchés boursiers asiatiques, je n’ai pas tout compris. Mais je savais qu’il me cachait quelque chose. Alors, je l’ai suivi et il est allé chez elle, un appartement sur Greyfriars Road. Il va vivre avec elle, et avec un peu de chance, il m’emmènera avec lui et je n’aurai plus à voir ta gueule. Lâche-moi, maintenant.
Je me débats et elle lâche finalement prise. Avant de sortir, j’ai le temps de la voir, la mine défaite et les yeux perdus dans le vide. J’hésite un quart de seconde à la laisser ici, dans cet état. Je me sens coupable de lui avoir jeté cela à la gueule, mais mon sentiment de culpabilité est vite submergé par la colère et l’envie de marquer ce que j’ai dit par une action dont elle se souviendra toute cette vie. C’est sans contestation possible notre pire dispute à ce jour, mais je la considère comme nécessaire pour redémarrer une relation sur des bases saines.
Je crois que c’est à ça que servent la puberté et les crises qui en découlent. Il s’agit avant tout de briser l’image que nos parents ont de nous pour leur permettre de nous voir sous un autre jour, bien éloigné du portrait angélique de nos vertes années. Une variante d’ « on efface tout et on recommence » en quelques sortes. Je suis persuadée que nous avons tous de nombreuses personnalités et que l’adolescence nous permet de nous en rendre compte. Nous apprendrons plus tard à en garder certaines cachées, mais pour l’instant, ce n’est pas cela qui importe. Je veux que l’on me prenne au sérieux, et pour cela, je jure, je me démarque de mes parents, comme pour prouver que je ne suis plus la sage petite fille qui copiait ce que sa mère faisait en tous points.
J’ai grandi, je veux exister en tant qu’adulte. Et cela passe par balancer les pires injures à la gueule de ma mère. Tu parles d’une adulte...


PERIODE 3 : Collisions



Le père



Alors que je sors de chez Marianne, la pluie me surprend à nouveau. Je réajuste le col de mon manteau et marche vers ma voiture, à pas rapides, en me félicitant de la façon dont les choses ont tourné. Elle a été très compréhensive, m’a embrassé et m’a dit que cela avait été bien le temps que cela avait duré. Je m’attendais à des pleurs, des cris, des scènes de lutte, comme avec Judith, mais rien du tout. C’était une rupture impersonnelle pour une liaison impersonnelle, sans sentiments, sans souvenirs d’histoire commune.
Et c’est cela la différence en fait. Sans l’amour, sans la vie de famille, les autres choses sont fades. C’est cliché, mais c’est comme cela. Je n’avais pas compris que la véritable aventure est celle qui se déroule au jour le jour, avec sa famille. Il est probable que je ne retrouverai jamais avec une personne la complicité que j’avais avec Judith et c’est réconfortant. Maintenant, je dois juste réparer les dégâts que j’ai causé et accepter les conséquences avec dignité. Je crois sincèrement que mon pardon réside dans l’honnêteté et c’est donc ce que je vais tenter.
Je ressens alors une bouffée de chaleur tandis que je me rends compte de ce que j’ai fait. Judith ne méritait pas cela et comme un abruti complet, je l’ai trahie. J’ai besoin de lui dire tout cela, il faut qu’elle le sache. J’appuie sur l’accélérateur, je ne suis plus très loin de la maison, mais peut-être est-elle partie ? J’appelle à la maison. Personne ne répond. Lizzie devrait être là au moins. J’espère qu’elle ne s’est pas engueulée avec Judith, sinon cela va tout compliquer et je n’en ai vraiment pas besoin.
Le brouillard s’y met à son tour mais pourtant j’accélère encore, en tentant maladroitement de trouver le numéro du portable de Judith dans mon répertoire. Mes mains tremblent alors que les sonneries successives passent sans que personne ne réponde. Soudain, la délivrance.
- Allo ? dit Judith, entourée de sons divers.
Elle n’est plus à la maison, c’est certain, peut-être dans sa voiture. Une belle petite Audi, là, vous savez ? Bon, ok, ce n’est pas le moment. Il est plutôt temps de passer à la confession.
- Judith, c’est moi. Ecoute, j’ai quelque chose de très important à te dire. Ne raccroche pas s’il te plaît. Je t’aime, je suis désolé de t’avoir trompée. Je suis un idiot, un pauvre type. J’ai cru trouver avec une autre quelque chose que je n’avais pas avec toi, mais je me suis planté. Tu es tout pour moi, toute ma vie, passée et future.
Je peux difficilement être plus franc, mais en même temps, je sens qu’il manque quelque chose.
- Je te promets de passer le reste de ma vie avec toi, de t’être fidèle jusqu’à ma mort et plus.
Oh là, je mets le paquet là.

La mère



Je suis restée comme paralysée après ce que m’a dit Elizabeth. Je ne savais que dire, que faire. Dire que mon monde s’écroulait serait peut-être un peu fort mais le fait que ma propre fille soit au courant de la liaison de mon mari sans m’en dire un mot m’a vraiment blessée, peut-être plus encore que l’infidélité de Josh.
On a tendance à penser que la relation est quelque chose de sacrée, quelque chose qui soude les personnes d’une même famille envers et contre tout. Josh a beau être mon mari, il n’est pas de mon sang, donc je suis plus à même de comprendre - et non pardonner - une trahison de sa part. Mais de la part de ma fille. Nous avons nos différents, certes, mais de là à ne m’avoir rien dit, il y a une marge.
J’avais vraiment l’impression que ma famille, celle dont j’avais toujours rêvé à deux ou trois exceptions près, se disloquait et que je n’y pouvais rien. Lizzie a raison, je vais me retrouver toute seule, sans rien. Un sentiment nouveau m’a envahi. J’avais envie de revanche envers celle qui menaçait mon équilibre. Dans ma tête résonnaient quelques mots que Lizzie m’avait dit avant de partir. Greyfriars Road. Greyfriars Road. C’est là qu’elle habite. Une froide conviction a pris possession de moi. Je veux la rencontrer, voir ce qu’elle a de plus de moi, ce qui vaut de détruire une famille.
Je suis donc sortie en courant sous la pluie avant de monter dans ma voiture et de quitter la maison. Les mains agrippant le volant, je me suis mise en mode « automatique », incapable de réfléchir, incapable de penser, tout juste apte à conduire vers le centre-ville. C’est intéressant de voir à quelle vitesse la personne civilisée que nous croyons être se retrouve dépassée par la bête qui sommeille en nous. Je ne vais pas m’étaler sur ce sujet, mais nous ne sommes vraiment que des Hommes de Neandertal en beaux costumes. Moi la première.
Mon téléphone se met à vibrer dans ma poche. C’est Josh. Un instant, j’hésite à décrocher, mes yeux faisant l’aller-retour entre la route et le téléphone qui vibre toujours dans ma main.
- Allô ?
- Judith, c’est moi. Ecoute, j’ai quelque chose d’important à te dire. Ne raccroche pas s’il te plaît. Je t’aime, je suis désolé de t’avoir trompée. Je suis un idiot, un pauvre type. J’ai cru trouvé avec une autre quelque chose que je n’avais pas avec toi, mais je me suis planté. Tu es tout pour moi, toute ma vie, passée et future. Je te promets de passer le reste de ma vie avec toi, de t’être fidèle jusqu’à ma mort et plus, ajoute-t-il.
Le pauvre, il met vraiment le paquet. Je découvre une autre facette de Josh. Cela aura été la soirée des découvertes. Après la face « mari adultère », voici maintenant le temps de la face « mari six pieds sous terre ». Et bizarrement, j’ai envie de l’ensevelir encore un peu plus. Je ne devrais pas tirer sur l’ambulance, je sais, mais c’est plus fort que moi, et c’est la moindre des choses après ce qu’il m’a fait.
- Tu es pathétique mon pauvre Josh. Tu entends un peu ce que tu dis ? Ne viens pas me parler d’amour éternel juste après m’avoir avoué ta liaison. Pas toi, non.
- Je suis désolé, Judith. Vraiment. Je ferai tout ce que tu veux si tu me donnes une autre chance.
Alors là, on atteint un sommet de pathétisme. Pour sa propre défense, il ferait mieux d’arrêter de parler. Et là, c’est l’ex-étudiante en droit qui parle.
- Je ne te demandais qu’une seule chose, Josh. Le respect de notre mariage. Mais tu n’as même pas été foutu de faire ça.
- Et merde, entends-je alors à l’autre bout du fil.
Il me faut un petit temps pour m’apercevoir que ce qu’il vient de dire n’a rien à voir avec notre conversation. Mais je n’ai pas le temps d’y penser. Des phares de voiture viennent d’apparaître subitement devant moi, découpant le brouillard. La dernière chose dont je me souvienne est d’avoir tenter de tourner, l’image de ma fille devant mes yeux.


[cenre]La fille[/centre]

J’aurais dû prendre un parapluie avant de sortir comme une furie de la maison. Je commence à être trempée jusqu’aux os et ce n’est pas mon manteau qui me protège. L’eau coule le long de mes cheveux jusque dans mon cou puis dans mon dos. On pourrait espérer de la Californie qu’il y fasse beau tous les jours, même en hiver, et c’était le cas jusqu’à il n’y a pas si longtemps. Mais comme partout ailleurs, le temps est devenu fou. Il pleut comme cela depuis près d’une semaine. Par intermittence certes, mais ce n’est pas habituel.
Si j’avais une quelconque conscience écologiste, j’en serais probablement navrée. Le fait est que je suis un produit de la civilisation américaine qui érige la consommation et le gaspillage en mode de vie, au détriment de la nature. Parfois, je dors mal quand j’y pense, mais cela passe vite. Je ne cherche pas vraiment d’excuses puisque plutôt que l’étude du climat, l’étude des humains est une chose qui me passionne. J’ai beau être jeune, j’ai toutes ces questions métaphysiques qui me traversent l’esprit. Que faisons-nous ici ? Où allons-nous ? D’où venons-nous ?
Et liée à toutes ces questions fondamentales, une chose à laquelle je suis particulièrement attentive : les trajectoires de nos existences. Cela peut paraître obscur comme questionnement mais je vais tenter de l’exprimer en mots clairs et simples. Prenons l’exemple de deux amis d’enfance qui se perdent de vue avant de se retrouver « par hasard » des années plus tard dans un centre commercial à des centaines de kilomètres de leur ville natale.
Ce que nous définissons par « hasard » dans ce cas-là n’est ni plus ni moins que la somme de toutes les décisions que ces deux personnes ont prises chaque jour depuis leur séparation. Je vais ici plutôt qu’ici, je fais ceci plutôt que cela, je reste plutôt que de partir, je pars plutôt que de rester etc. Des milliards de décisions prises pour un résultat identique : se retrouver ici, à cet instant, dans ce lieu précis en face de cette personne.
N’est-ce pas fascinant, toutes ces trajectoires de vies qui se croisent, se frôlent, se séparent pour mieux entrer en collision ? Les trajectoires font notre « hasard ». Je pourrais passer des heures à penser aux choix que nous prenons et qui d’une façon ou d’une autre modifient, déclenchent, annulent ou affectent les trajectoires d’autres personnes. Prenons encore un autre exemple. Si je prends le dernier beignet au supermarché, celui qui en veut après moi devra aller dans un autre magasin et changera ainsi sa trajectoire initiale. Il rencontrera des gens qu’il n’était pas supposé rencontrer, verra des choses qu’il n’était pas supposé voir, vivra des aventures qu’il n’était pas supposé vivre, modifiant ainsi les trajectoires de centaines de personnes qui à leur tour influeront sur les trajectoires d’autres personnes. Et tout ceci avec un seul choix au départ, le mien : dois-je prendre ou non ce beignet ?
Alors imaginez maintenant ce même raisonnement à une plus grande échelle, en tenant compte du fait que nous sommes des milliards de personnes, chacun d’entre nous faisant des milliards de choix par jour depuis des millénaires. J’en ai la chair de poule à chaque fois que j’y pense. C’est un sujet tellement vaste que je pourrais passer une vie entière à tenter de l’analyser.
Tout ceci aboutit à une conclusion : chacun influence notre monde par ce qu’il fait ou ne fait pas, ce qui renvoie à une autre théorie bien connue, celle du chaos qui veut qu’un battement d’aile de papillon à Tokyo fasse la pluie ou le beau temps à Paris. Je dirais que la théorie du chaos est le pendant pour la Nature de ma théorie des trajectoires pour les Hommes.
Comme vous l’avez peut-être compris, je suis fascinée par cela. Plus tard, j’aimerais étudier l’anthropologie ou l’ethnologie. J’ai d’ailleurs commencé à me renseigner sur les Universités qui disposaient des meilleurs départements dans ces matières. Je ne l’ai pas encore dit à mes parents, mais je pense que cela va leur causer un choc. Je sais que maman me voit plutôt comme une future avocate ou un truc dans le genre, mais franchement, ce n’est pas mon domaine.
Vous savez, dans mon lycée, on a plein d’étudiants étrangers qui ont quitté leur pays pour venir apprendre ici et espérer une vie meilleure. J’aime les entendre parler de leur parcours, de ce qu’ils ont traversé pour en arriver là, des choix qu’ils ont fait. Bref, de leurs trajectoires. Chaque trajectoire est unique, ce qui les rend si spéciales, je trouve. Je veux rencontrer des gens différents, voyager dans le monde entier et écouter les histoires de chacun.
J’ai lu quelque part que nous, les Américains, sommes plus enclins au nomadisme que les Européens, notamment parce que notre histoire récente se résume à des pionniers s’établissant toujours plus à l’Ouest. L’ironie est que je rêve de cultures étrangères et de rencontres alors que je ne suis jamais sortie de la Californie.
Je me sens vraiment vieille dans ma tête comparée aux autres de mon âge. Je suis comme un cerveau d’adulte coincé dans un corps que l’âge empêche légalement de faire ce qu’il veut. Je suis une grande frustrée en fait. Mais cela ne devrait plus durer longtemps. Dès que je serai à l’Université, tout changera. Je serai aux commandes de ma vie et je compte bien rattraper le temps perdu.
Putain, je suis vraiment gelée. Et que fout Martin ? Il n’habite pas si loin que cela. Ah le voilà. Il ne marche pas tellement droit devant lui. Dix contre un qu’il a fumé et qu’il tente de découvrir si la route existe vraiment ou non.
- Martin !
Je crie pour que ma voix couvre le bruit de la pluie qui tombe toujours drue. Il relève la tête sous sa capuche et me fait un signe maladroit de la main. Oh oui, il est chargé.
- Attention !
Il s’est engagé sur la chaussée alors qu’une voiture arrive. Je peux voir ses phares se rapprocher et danser dans le brouillard, mais la dernière chose dont je me souvienne est une autre lumière venant d’ailleurs.

PERIODE 4 : Trajectoires



Si demain, vous lisiez dans les journaux « Trois morts dans un accident de voitures », vous vous diriez probablement « Pas de chance. C’est tragique, mais cela arrive ». Si vous lisiez « Trois morts d’une même famille dans un accident de voitures », vous vous diriez probablement la même chose, avec une pensée pour la famille accablée par un tel drame.
Mais si l’on vous racontait l’histoire telle qu’elle s’est réellement produite, vous auriez du mal à y croire. Vous ne pourriez croire que la voiture du père, en voulant éviter le petit copain de la fille qui a surgi juste devant lui, a fait un écart qui a obligé la mère, arrivant au même instant en sens inverse au volant de sa propre voiture, à faire de même, ce qui l’a envoyée tout droit sur sa fille puis dans un mur, le tout sans que les personnes impliquées ne se rendent compte du lien qui les unissait.
Vous vous diriez « Tu te fous de moi, mec » et cette histoire irait rejoindre le rang des légendes urbaines que l’on se raconte pour se faire peur entre amis. On les appelle « légendes » pour se persuader que ces histoires ne se sont jamais produites.
Mais des histoires comme celles-ci se produisent tous les jours. Avec des conséquences moindres, bien entendu. Et parfois même des dénouements plus heureux. Mais ce genre de choses arrive. Tout simplement. Alors on préfère se dire que c’est l’œuvre du hasard, cette force aléatoire mue par des mécanismes que nous pensons contrôlés par quelque puissance divine. Mais l’humble avis de l’observateur que je suis est que nous faisons le hasard.
Dans chacune de nos décisions, dans chacun de nos choix ou de nos gestes, nous apportons notre contribution à ces mécanismes. Nous sommes le hasard. Les trajectoires individuelles sont exceptionnelles par les événements qu’elles causent. Des choses comme cela arrivent tous les jours. Le tout est de savoir où les chercher.
Le père aurait préféré que ce soit plutôt une histoire de voitures. Son vœu a été exaucé. Il est mort d’une hémorragie interne due à la collision avec un arbre du bas-côté, mais en ayant eu le temps de se rendre compte de la situation que ses choix avaient entraînée. Il a pu sortir de sa voiture pour voir qui était dans l’autre voiture. Il a reconnu celle de sa femme et a commencé à crier son prénom en s’en approchant. Ce n’est qu’alors qu’il a vu le petit copain de sa fille la chercher de son côté. Il a compris que sa femme et sa fille avaient été les victimes de l’accident. De l’avis de l’observateur, le père est plutôt mort d’une crise cardiaque suite à ces révélations.
La mère voulait que sa famille soit réunie à nouveau. Son vœu a été exaucé. Elle a trouvé la mort sur le coup, quand sa voiture a percuté le mur, tuant sa fille par la même occasion. Sa famille a été réunie, oui. Dans la mort.
La fille voulait comprendre les trajectoires des vies humaines et leur mode de fonctionnement. Son voeu a été exaucé mais dans son malheur, elle a fini comme ceux qu’elle décriait. Du jus d’humaine éparpillé sur un mur.
Il serait inutile de tenter de dégager une quelconque responsabilité au profit d’une autre dans cet accident. On peut toujours se demander ce qui ce serait produit si le père n’avait pas trompé sa femme, si sa femme n’avait pas pris sa voiture, si la fille n’avait pas appelé son petit copain de l’autre côté de la route, si le petit copain n’avait pas fumé, si la pluie n’était pas tombée... Si. Si. Si. De l’avis propre du narrateur, toutes les victimes dans cette histoire sont les responsables, à parts égales. Leur trajectoire les a menés là où les a conduit la somme de leurs décisions.

C’est tragique, mais ce genre de choses arrive. Non ?