Un café et l'addition...

Auteur : Max Well  Envoyer un mail
Date de publication : 28-08-05
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Ce n’est qu’une cafétéria, une toute petite cafétéria universitaire située un peu à l’écart du campus et dont les bâtiments attenants sont à présent vides, condamnés à être détruits. Mais malgré les ans et les étudiants, elle est restée la même et a changé ma vie.
J’avais pris l’habitude de m’asseoir à l’une de ses tables, celle qui se trouvait au fond de la salle et d’où l’on pouvait d’un seul regard embrasser toute la pièce. Sur cette vieille table en bois étaient inscrites toutes sortes de choses : des pensées, pamphlets et insultes en général. J’avoue avoir moi-même contribué à cette œuvre d’art moderne étant étudiant, mais ce n’était que des pensées écrites tandis que j’attendais quelqu’un, la personne qui allait devenir ma femme, puis mon ex-femme.
A cette époque, nous étions dans la même classe. La première fois que je l’ai vue, j’ai su que nous ferions un bout de chemin ensemble et je pense qu’elle s’en était également rendue compte. Mêmes rêves, mêmes idoles, une même perception de l’avenir, je reconnaissais en elle la personne parfaite avec qui passer ma vie. J’avais vingt ans, elle dix-neuf, nous étions jeunes mais faits pour être ensemble.
Je l’attendais donc ce matin-là, une tasse de café chaud posée devant moi, le cœur battant la chamade, prêt à lui avouer mes sentiments. Impossible de penser à autre chose, impossible d’empêcher mes mains de trembler. Mes yeux s’attardaient sur les mots incrustés dans le bois de la table quand je décidai d’y laisser moi aussi la trace de mon passage. Avec un stylo bleu, j’y écrivis consciencieusement quelques lettres, scellées dans le bois pour l’éternité en une seule phrase : « Léa, je t’aime. » Se doutait-elle que le simple fait d’entrer dans cette cafétéria ce matin-là changerait sa vie et lierait nos deux avenirs l’un à l’autre ?
Elle s’approcha de moi, puis s’assit en me souriant, heureuse sans doute de retrouver le confident et l’ami que j’étais devenu pour elle. Je lui retournai son sourire qui m’avait noué l’estomac et fait tourner la tête. Mon cœur s’emballa tellement que je pus à peine parler. Cela ne m’était jamais arrivé auparavant. Jamais je n’avais ressenti un tel tourbillon d’émotions. Je restai la bouche close, les yeux fixés sur la table.
Elle en profita pour commander un café à la serveuse, qui était assise tranquillement derrière son comptoir. La vieille femme devait avoir vu ici des dizaines d’étudiants déclarer leur flamme car, devinant que je m’apprêtais à faire la même chose, elle me regarda avec un sourire puis me fit un clin d’œil d’encouragement. Quelques forces me revinrent et je me lançai.
Oubliant le discours que j’avais si bien préparé et mémorisé pendant des jours, mon cœur prit le relais de mon âme et lui offrit une déclaration que je n’aurais jamais pu écrire moi-même et qu’il m’est encore aujourd’hui impossible de répéter. Ce fut l’un de ces moments de grâce où tout s’arrête, de la balle du baby-foot à celle du flipper, des rires des étudiants assis non loin de là aux grattements des stylos sur les feuilles de papier. L’un de ces moments de grâce durant lesquels des vies basculent du néant vers la lumière. Elle prit ma main avec douceur et c’était fait. J’étais touché en plein cœur.
Ce matin-là, j’avais trouvé bien plus qu’une amie, une confidente ou une femme, j’avais trouvé la seule personne qui serait capable de vivre avec moi. Elle m’a apporté la lumière, elle a donné un sens à ma vie. Cette table est devenue notre repère, notre foyer. Nous avions l’habitude de nous y asseoir pendant des heures à parler de tout et de rien, seuls ou entre amis. C’est également ici que je lui ai proposé de m’épouser trois ans plus tard. Je sais, une cafétéria, ce n’est pas très romantique comme endroit pour une demande en mariage. Pourtant, il me semblait que cette table était sans aucun doute le lieu le plus approprié pour nous. Elle a accepté de devenir ma femme, pour le meilleur et pour le pire. Nous avons gravé la preuve de notre amour dans cette table, témoin silencieux et complice de nos instants de bonheur.
Mais la suite ne s’est pas déroulée comme je l’aurais souhaité entre Léa et moi et nous avons préféré nous séparer. J’aime à croire que ce n’est pas parce que nous ne nous aimions plus. Je continue à la voir de temps en temps et je sens toujours cette étincelle entre nous, celle qui nous animait étant étudiants. Aucun de nous n’a jamais vraiment réussi à refaire sa vie, moi me cantonnant à des aventures sans lendemains et elle...Et bien, elle, je ne sais pas et je ne veux pas savoir.

Je n’ai plus l’âge d’être étudiant maintenant. Les années de ma jeunesse sont désormais loin derrière moi. Pourtant, ce matin, je suis de nouveau assis dans cette cafétéria, à notre table et j’attends l’autre femme de ma vie. Qui aurait pu prévoir que je me retrouverais ici, vingt-cinq ans plus tard, les doigts suivant les lignes délicates des lettres tracées par deux jeunes fous en quête d’amour ? D’autres symboles sont désormais gravés par-dessus, comme autant de promesses de bonheur mais on parvient toujours à distinguer nos deux noms, unis dans un cœur tracé à la va-vite.
Un regard autour de moi et je me rends compte que même si les années passent, les étudiants restent les mêmes. Toujours quelqu’un au flipper, toujours une bande de copains autour du baby-foot, toujours ces personnes qui révisent, une tasse de café à la main. Seules changent leurs tenues et leurs coupes de cheveux. Remarquez, maintenant que je me souviens de la mienne quand j’avais leur âge, je suis bien content que certaines choses évoluent dans la bonne direction. Tout était si différent à notre époque mais en même temps si semblable.
Une main effleure mon épaule, m’arrachant difficilement aux souvenirs de mon passé. Des lèvres se posent sur ma joue et une jeune femme s’assoit en face de moi. Ses traits, son expression me rappellent ceux de sa mère et je constate une fois de plus qu’elle a hérité de moi ses yeux couleur d’acier, froids comme l’hiver. Sûrement la meilleure chose que je pouvais lui offrir. C’est une fille géniale, nous l’avons bien élevée. Elle est maintenant étudiante dans la même université que nous fréquentions, sa mère et moi et passe du temps dans cette cafétéria sans se douter que leurs deux existences sont liées.
- Bonjour papa, me dit-elle dans un sourire.
- Salut ma puce. Alors ? j’ajoute après une pause, le ton plein d’espoir.
- Ils sont d’accord, m’annonce-t-elle, rayonnante. Ils t’autorisent à louer la cafétéria samedi prochain. Je ne comprends toujours pas pourquoi tu veux faire ça ici. Pourquoi ne pas demander maman en mariage pour la deuxième fois dans un restaurant chic ? Ce serait plus romantique, non ?
- Je ne t’ai jamais raconté comment cela s’était passé la première fois entre ta mère et moi, n’est-ce pas Manon ?
Ma fille secoue la tête, l’air intrigué. Sa ressemblance avec Léa est plus que troublante, surtout en ce lieu.
- ça s’est passé ici même, à cette table. Regarde, lui dis-je en montrant du doigt un dessin.
Manon penche la tête vers un cœur grossièrement dessiné entourant les deux noms de ses parents, puis un éclair de compréhension traverse ses yeux. Elle me regarde avec un grand sourire avant d’ajouter :
- Je n’arrive pas à croire que tu vas faire cela. C’est tellement dingue !
- Je sais. Mais nous sommes faits pour être ensemble, je l’ai su la première fois que je l’ai vue. Ça a toujours été elle. Tu te souviens de ce que tu dois faire ?
- Bien sûr. Tu ne crois quand même pas que je vais rater ma part de la mission ? Je rêve de vous revoir ensemble depuis votre séparation. (une pause) J’invite donc maman à dîner chez moi pour son anniversaire puis je lui dis que je lui ai préparé une petite surprise. Je lui bande les yeux et je l’amène ici. Ensuite, c’est à toi de jouer.
- Bien, c’est parfait. Si tu savais à quel point je suis terrifié.
- Tu vas y arriver, j’en suis sûre, me dit-elle doucement.
- Je n’aurais jamais pensé devoir le faire une seconde fois. C’était tellement idiot de la laisser partir.
Ma voix se brise et je fais tout ce que je peux pour cacher à ma fille que j’en ai les larmes aux yeux. Je dois paraître fort pour elle. Mais tous les bons souvenirs liés à cette cafétéria refont surface et je m’aperçois à nouveau que nous étions vraiment faits pour être ensemble.
Manon se lève et me prend dans ses bras pour me réconforter. Parler n’est pas nécessaire avec elle. A cet instant, je la trouve bien plus adulte que je ne le serais sans doute jamais. Je suis tellement fier d’elle. Ma fille est ce que j’ai réussi de mieux dans ma vie.
- Vous vous aimez. Cela ne peut que bien se passer. Tu verras, me souffle-t-elle dans l’oreille.
J’acquiesce faiblement de la tête. Elle a raison. Elle a toujours raison. Encore un truc qu’elle tient de sa mère.
- Bon, il faut que je me sauve, j’ai un cours dans cinq minutes.
Elle m’embrasse puis se lève pour disparaître au détour de la porte de sortie. Je regarde encore tout autour de moi. Cette cafétéria n’a pas changé, elle est restée identique à celle de mes souvenirs. Elle a bouleversé mon passé et voilà que je lui demande à présent de changer mon futur.


Samedi soir, Léa arrivera dans cette cafétéria, ignorant pourquoi sa fille l’a amenée ici. Elle me verra alors, assis à notre table et viendra me rejoindre avec un sourire. J’en aurai le souffle coupé mais je n’aurai pas peur. Mon cœur parlera pour moi une nouvelle fois et des larmes couleront le long de ses joues. Elle prendra mes mains dans les siennes puis acceptera de se marier une nouvelle fois avec moi.
Je mettrai notre chanson, Moon River de Franck Sinatra, et nous danserons, joue contre joue, sans jamais vouloir nous arrêter. Notre fille nous rejoindra peu après et nous formerons à nouveau une famille unie.
C’est ainsi que j’imagine la scène. C’est ainsi que cela doit se passer. Il le faut.
Je m’approche maintenant du comptoir et demande au jeune serveur : « Un café s’il vous plaît. Et l’addition... »